les criminelles
une pièce de Yunus Emre Gümüş
traduite du turc par Erica Letailleur
mise en scène par Erica Letailleur
avec Léa Altman, Débora Moreira et Noémie Mailhol
musique de Cyril Délécraz
vidéo de Johan Thénaisy
costumes de Rahmouna Chemlel
lumières d'Antoine Flament et Sasha Paula
Créée en français le 31 mai 2025 au Théâtre Antibéa (Antibes).
la pièce
Les Criminelles met en scène deux femmes : Yeşim, propriétaire et femme au foyer, et Sultan, femme de ménage. L’action se passe dans l’appartement de Yeşim, où Sultan est employée.
Lorsque le rideau s’ouvre, la journée commence pour les deux femmes, chacune occupée à ses activités quotidiennes. Yeşim téléphone à sa fille et occupe son temps sur Internet, pendant que Sultan fait le ménage. Isolées dans leurs pensées et ressassant les difficultés qui sont les leurs au quotidien, elles ne prêtent pas particulièrement attention l’une à l’autre. Deux monologues se tissent parallèlement, montrant leur isolement et leur détresse : Yeşim semble abandonnée par son époux qui « n’est plus là », tandis que Sultan subit chaque jour des violences conjugales.
Dans cette pièce, les deux héroïnes transcendent l’assassinat de leur mari violent en réponse aux maltraitances dont toutes les femmes auxquelles "on a nié le droit à l’existence" sont victimes. L’œuvre évoque ici une réponse tragique, démesurée, grinçante, impossible, grotesque, donnée par des femmes opprimées à l’ensemble des carcans sociétaux qui les ont entravées.
Selon son auteur, Les Criminelles est une comédie grinçante. Les deux femmes qu'elle met en scène appartiennent à deux mondes différents. Sultan, représente celles qui sont malheureuses parce qu’elles n’ont rien. Yeşim, celles qui ont tout mais qui ne peuvent pas être heureuses. Entre elles, un point commun : les maltraitances dont elles sont victimes de la part de leur époux et finalement, l’assassinat de leur mari devenu bourreau. Toutes deux, impliquées dans un crime domestique, cherchent à transcender leur geste en en faisant un manifeste en faveur de toutes les femmes victimes de maltraitances. C’est ainsi qu’elles filment leurs aveux en direct sur les réseaux sociaux, permettant à la justice de suivre son cours, mais également aux associations militantes de s’emparer de leur image pour créer jurisprudence.
Pour la psychologue Patricia Mercader, les femmes battues qui tuent « ne s’appartiennent pas, ou plutôt tout se passe comme si elles avaient été exposées, intellectuellement, corporellement, sexuellement, à un véritable interdit de s’appartenir qui ne peut que les limiter de toutes parts. » A travers la combinaison du grotesque et du drame psychologique, Yunus Emre Gümüş signe une œuvre fine, qui offre de multiples possibilités créatives au plateau. Sa dimension politique évidente rappelle à quel point le sujet traité dans la pièce concerne chacun.e d’entre nous.
La pièce relate sans le montrer « l’enfer froid » évoqué par Patricia Mercader au sujet des femmes victimes de violences, qui finissent par y répondre pour se défendre. Si Yeşim a tué en réaction à l’indifférence et aux manipulations de son époux pour lequel elle est devenue rien moins qu’un objet, Sultan, elle, réagit face aux violences dont elle témoigne que sa fille est victime de la part de son mari.
On constate au fil de l’œuvre et dans la relation de complicité qui se tisse entre les deux protagonistes que la mesure de la maltraitance comme la mesure du crime qui répond aux violences est à la fois relative, complexe et extrêmement profonde : qui pourra juger Yeşim ? Qui pourra juger Sultan ?
Dans ce sens, Les Criminelles est une œuvre qui interroge notre sens éthique face aux violences dont les femmes sont victimes et à leur droit de réponse.
SULTAN Nous avouons !
YEŞİM Nous avons agi avant qu’ils ne le fassent.
SULTAN Et nous avons tué nos maris !
YEŞİM Nous regrettons !
SULTAN (Se tournant vers Yeşim) Nous regrettons ?
YEŞİM D’avoir résisté tout ce temps !
SULTAN D’avoir gâché ma jeunesse !
YEŞİM D’avoir supporté toute cette grossièreté, tous ces amis stupides, toutes ces actions, d’avoir coupé mes cheveux alors que je n’étais pas d’accord, d’avoir réfléchi à comment m’habiller pour qu’il ne se mette pas en colère, d’avoir renoncé à moi-même pour lui offrir ce qu’il voulait…
SULTAN De m’être sentie obligée de te regarder, d’être venue quand tu m’appelais, d’être partie quand tu me le disais, d’avoir supporté ces injures, ces regards humiliants, d’avoir permis que tu me considères avec mépris…
YEŞİM De m’être tue…
SULTAN D’avoir attendu…
YEŞİM De m’être sentie seule…
SULTAN De m’être sentie faible…
Silence.
LES DEUX JE REGRETTE !










